Néanmoins, personne ne voulait faire mourir les protéquipes, parce que l’attachement à cette manière de faire ensemble était grand.
Nous avons donc passé une année à traverser toutes les étapes du deuil, sans vraiment y arriver. La nostalgie planait, les élans pour faire renaître ces espaces étaient bien réels, et un flou sur l’après amenait des frustrations.
Inspirée par ma formation sur les pratiques de présence et de rituel complétée à l’école Essentia, puis par le livre de Stéphane Crête, Marquer le temps, j’ai proposé à mon collègue Martin de créer un rituel pour marquer la fin, la mort officielle des protéquipes telles que nous les avons vécues. Ce rituel a pris la forme de confection de bombes de semence, en équipe, dehors, autour d’une grande table.
Les mains dans l’argile et dans le terreau, nous avons confectionné des bombes de semence de fleurs sauvages en nous remémorant les joies, les coups de cœur, les anecdotes vécues lors de nos expérimentations. Chacun·e notre tour, nous avons nommé ce que nous voulions conserver de cette expérience et amener avec nous dans la prochaine année. Puis, officiellement, nous avons dit adieu à nos protéquipes en repartant avec nos bombes de semences, à planter quelque part dans une craque fertile! Ce moment de rituel, simple, festif et puissant, nous a permis de rire et de prendre soin de notre rythme collectif.
J’ai trouvé écho à cet exercice dans l’importance du renoncement nécessaire face aux crises multiples, incluant les bouleversements écologiques. Les travaux d’Alexandre Monnin, et plus précisément une série d’articles qui présente des exemples de renoncement ou de redirection pour sortir de la logique dominante d’optimisation et de toujours plus, résonnent très forts avec nos défis de faire des choix face à nos limites.
Monnin évoque le renoncement structurant – anticipé, concerté, planifié - qui n’est pas synonyme d’échec ou de perte, mais d’un choix d’agir autrement, de déplacer les priorités en assumant pleinement les limites planétaires, le plancher social et le plafond écologique. J’observe auprès des acteurs collectifs dans différentes régions du Québec ce même constat face aux ressources limitées et aux deuils difficiles à faire. Collectivement, il m'apparaît nécessaire de renforcer nos capacités à faire ces choix, à créer de l’espace pour mieux saisir les enjeux émergents, à apprendre à faire ensemble autrement, pour adopter de nouveaux paradigmes essentiels à la transition socioécologique.
Ces choix soulèvent de nombreux défis quant aux processus nécessaires pour y parvenir, aux transformations des pratiques et à nos capacités à suivre les effets, à reconnaître une valeur collective à ces gestes : celle de territoires rendus plus robustes, plus habitables, plus justes. Ce que nous appelons l’économie du soin des territoires repose sur cette intuition : prendre soin, ce n’est pas ajouter, cela exige parfois de retirer avec attention, toujours avec discernement*. Monnin précise aussi que le renoncement peut ne pas être définitif. Il peut consister à suspendre une décision, à requalifier une demande, à reposer une question autrement.
C’est donc, à la fois habitée par l’effervescence de la rentrée et avec une conviction profonde face à l’incontournable nécessité de respecter les limites de nos ressources, que j’amorce cette nouvelle année.
Attentive aux nécessaires renoncements, je souhaite m’efforcer d’en faire une occasion d’apprentissage collectif, en soulevant ces questions simples et puissantes que me rappelle régulièrement ma collègue Isabelle :
Quand nous disons oui à quelque chose, à quoi est-ce que nous disons non ?
Quand nous disons non à quelque chose, à quoi est-ce que nous disons oui ?
