La rentrée, ça goûte la nouvelle année, beaucoup plus qu’au mois de janvier.

Il y a eu une vraie pause estivale, avec ses cadeaux. Puis un mouvement collectif palpable, comme si nous prenions toutes et tous notre élan en retenant un peu notre souffle en nous disant  “allez, c’est reparti !”

À Communagir, on prépare la rentrée bien avant de partir en vacances, durant une bonne partie de notre lac-à-l’épaule de juin. C’est le moment où nous faisons le bilan et ouvrons des perspectives.. Il y a toutefois une chose que nous faisons difficilement : cesser, mettre de côté, choisir de ne pas le faire. Et je sais que nous ne sommes pas les seul·es. À travers l’abondance, l’enthousiasme, l’engagement, quel déchirement de prioriser un enjeu, un chantier, d’accepter avec humilité que nous ne pourrons pas tout faire, que nos ressources sont limitées. Et pourtant ! Nous y croyons fermement à l’urgence de ralentir, au changement de paradigme: exit la performance et bienvenus la robustesse, la résilience.

Cette année, lors de notre  lac-à-l’épaule, c’est par le rituel que nous avons tenté de vivre un deuil collectif difficile. L’année précédente, juin 2024 marquait la fin d’une expérience de travail collaboratif à l’interne, que nous avons nommé affectueusement nos protéquipes (pour prototype + équipes) et toutes et tous beaucoup aimé. Ces petits groupes de travail nous ont permis de prototyper nos processus de mobilisation de connaissance internes. Nous y avons  énormément appris, en plus de nous être offert  des zones de liberté et de réflexion créatives qui différaient de notre quotidien.

Mais comme toute expérimentation, la fin était connue et prévue.

Néanmoins, personne ne voulait faire mourir les protéquipes, parce que l’attachement à cette manière de faire ensemble était grand.

Nous avons donc passé une année à traverser toutes les étapes du deuil, sans vraiment y arriver. La nostalgie planait, les élans pour faire renaître ces espaces étaient bien réels, et un flou sur l’après amenait des frustrations.

Inspirée par ma formation sur les pratiques de présence et de rituel complétée à l’école Essentia, puis par le livre de Stéphane CrêteMarquer le temps, j’ai proposé à mon collègue Martin de créer un rituel pour marquer la fin, la mort officielle des protéquipes telles que nous les avons vécues. Ce rituel a pris la forme de confection de bombes de semence, en équipe, dehors, autour d’une grande table.

Les mains dans l’argile et dans le terreau, nous avons confectionné des bombes de semence de fleurs sauvages en nous remémorant les joies, les coups de cœur, les anecdotes vécues lors de nos expérimentations. Chacun·e notre tour, nous avons nommé ce que nous voulions conserver de cette expérience et amener avec nous dans la prochaine année. Puis, officiellement, nous avons dit adieu à nos protéquipes en repartant avec nos bombes de semences, à planter quelque part dans une craque fertile! Ce moment de rituel, simple, festif et puissant, nous a permis de rire et de prendre soin de notre rythme collectif.

J’ai trouvé écho à cet exercice dans l’importance du renoncement nécessaire face aux crises multiples, incluant les bouleversements écologiques. Les travaux d’Alexandre Monnin, et plus précisément une série d’articles qui présente des exemples de renoncement ou de redirection pour sortir de la logique dominante d’optimisation et de toujours plus, résonnent très forts avec nos défis de faire des choix face à nos limites.

Monnin évoque le renoncement structurant – anticipé, concerté, planifié - qui n’est pas synonyme d’échec ou de perte, mais d’un choix d’agir autrement, de déplacer les priorités en assumant pleinement les limites planétaires, le plancher social et le plafond écologique.  J’observe auprès des acteurs collectifs dans différentes régions du Québec  ce même constat face aux ressources limitées et aux deuils difficiles à faire. Collectivement, il m'apparaît nécessaire de renforcer nos capacités à faire ces choix, à créer de l’espace pour mieux saisir les enjeux émergents, à apprendre à faire ensemble autrement, pour adopter de nouveaux paradigmes essentiels à la transition socioécologique.

Ces choix soulèvent de nombreux défis quant aux processus nécessaires pour y parvenir, aux transformations des pratiques et à nos capacités à suivre les effets, à reconnaître une valeur collective à ces gestes : celle de territoires rendus plus robustes, plus habitables, plus justes. Ce que nous appelons l’économie du soin des territoires repose sur cette intuition : prendre soin, ce n’est pas ajouter, cela exige parfois de retirer avec attention, toujours avec discernement*. Monnin précise aussi que le renoncement peut ne pas être définitif. Il peut consister à suspendre une décision, à requalifier une demande, à reposer une question autrement.

C’est donc, à la fois habitée par l’effervescence de la rentrée et avec une conviction profonde face à l’incontournable nécessité de respecter les limites de nos ressources, que j’amorce cette nouvelle année.

Attentive aux nécessaires renoncements, je souhaite m’efforcer d’en faire une occasion d’apprentissage collectif, en soulevant ces questions simples et puissantes que me rappelle régulièrement  ma collègue Isabelle :

Quand nous disons oui à quelque chose, à quoi est-ce que nous disons non ?

Quand nous disons non à quelque chose, à quoi est-ce que nous disons oui ?

*Source : https://www.caissedesdepots.fr/blog/article/renoncer-pour-rediriger-ce-que-nous-apprennent-les-territoires

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